Site de Francine Laugier

Les volets mauves


L'après, l'après. Tomber dans le noir du deuil, le fêter, jusqu'à plus soif : de larmes, de paroles. Tout mettre sans dessus-dessous, tout chambouler, jusqu'au tournis. Tous les muscles de mon corps sont fatigués. Ah, si je pouvais dormir et ne plus m'éveiller ! Que toi pour m'entendre, dans le deuil toi aussi. J'égraine tous les bons moments que l'on ne vivra plus. Qu'il me transporte puisqu'il est le plus fort, puisque noir sur du bleu, il me transperce. L'après, l'après, jusqu'à accepter.

*

C'est étrange comme je m'ennuie. C'est étrange comme je suis vide. C'est étrange comme je me sens vide. C'est étrange comme réellement je suis vide. Étrange, étrange. Être de l'étrange. Comme je me sens étrange. D'étrange à étrangère il n'y a qu'un fil.

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La joie pointe mais ne s'arrête pas. Prés, tout-prés. Ça frôle ténu. Les arbres s'élancent vers le ciel. Ténu avec la chaleur qui m'habille. Ça m'invite à la danse des mots, ça s'insinue dans mes absences. Je me perds dans l'espace, ça me fait mal. Église muette, sauf pour donner l'heure, et ça fait mal. Église où l'hostie est la solitude même, où Dieu est un absent. Je ne le cherche pas. Les volets, marrons, fermés, de la maison arrache mon cœur de l'abandon. Prière pour que ça cesse. Mais les volets mauves de l'autre maison, grands ouverts, ne m'apportent pas plus de calme. Les piétons apaisent le va et vient des voitures. Les ruelles d'en haut, j'y suis allée m'y promener un jour. Un jour comme aujourd'hui, où je m'abandonne à la folie. Pourquoi tout crisse ? Pourquoi les tissus que j'essore à la main me disent leur fragilité ? Pourquoi tout se mange ? Pourquoi chante en moi la cruauté ? Sauf l'air qui me repose je ne ressens que la souffrance. J'appelle.

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Il y a toujours un tournant, un tournant qui nous attend : une maison de campagne où l'on ne va plus l'été, une prise de poids qui entraîne un changement vestimentaire, plus grave que cela, un deuil. 

Pour moi c'était pourtant hier ces jeux amoureux auquel nous jouions. Ce jeu des occidentaux : je t'appartiens, je m'échappe ; Tu m'appartiens, tu t'échappes. Je t'appartiens, tu m'appartiens. Tant d'étés brûlants.

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Cet inoubliable moment. Cet inoubliable instant. Cette chute dans le plaisir. Ce délicieux désir en moi. Cette éternité qui meurt et qui renait à chaque caresse. Chaque mot prononcé : le nerf de ma colonne vertébrale. Et toi, toi : oui, je l'avoue.

Puis quelques frémissements que les baisers picorent. Et l'air, comme nos corps sont devenus plus lourds. Nos paroles maintenant ricochent. Si nous n'étions pas amoureux, nous serions déjà domptés par ce monde qui dévore tout.

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Je geins de douleur. Dans ma nuit athée, ma prière tombe dans l'abîme qui est mon ciel étoilé. Et ma prière me revient impuissante, murée dans ma souffrance. Enfin essayer de trouver un baume dans l'armoire à pharmacie. Quand ça cesse, la nuit est passée. Les cheveux ont à voir avec la nuit. Pendant que la lune éclaire le visage des dormeurs, les cheveux emmêlés tressent les rêves. Sonnent les matines : frère Jacques s'est éveillé.

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C'était fin septembre. En marchant dans les rues, suivant l'ensoleillement ou l'ombre, j'avais vite chaud ou froid. Il y avait beaucoup de nébulosité dans l'air. La visite se passa bien. En m'écoutant parler, il me demanda : « Qu'est-ce que le vide pour vous ? » - « C'est le ciel, les Dieux, la séparation de l'espace et du temps... » J'évoquai aussi la difficulté à me déplacer dans la ville. Il conclut que je faisais du cabotage. « Ce qui n'est pas pour me déplaire » ajoutais-je. Le moment de se quitter arriva vite.

Au bas des escaliers, je la sentis. Au rez-de-chaussée, la porte, certainement celle de la cave : Je sentis la mort. J'étais certaine de trouver, accrochée au mur, une stèle. La mort liée au lieu. La mort était extérieure à moi. Elle m'entourait. Avant, quand j'éprouvais cela, il fallait que j'engouffre cette mort en moi, que je la fasse mienne. Mais là elle m'était étrangère. Elle m'appelait pourtant. Elle m'appelait pour que je la nomme. C'est pour cela qu'instinctivement j'avais cherché une stèle, pour la désigner. Voyant le mur vide du couloir, je ne m'attardai pas plus. Je traversai la cour, j'ouvris la porte cochère, et je me retrouvai sur le boulevard. La ville prit mon impression, m'amena le plaisir de m'y retrouver de si bonne heure.

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Sortie de la réalité, dans le creux de la vague, les dieux me bercent. La ville endormie, mammifères entrelacés, nous veillons. Dans la rue des bruits de talons-hauts et c'est à nouveau la crête ; notre cœur suit ces pas qui nous entraînent dans le labyrinthe des boulevards. Puis des images primitives se posent dans nos yeux. Des grottes, des moines devant, assis. Ils rappellent des tableaux vus à Florence. Mais là tout tient dans le vide. Un faux pas, et le moine accroché à la roche chute. Et c'est soi qui tombe. Ainsi passaient les nuits sans sommeil.

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Tu marches, tu suis l'horizon. Au bar, derrière la baie vitrée, encore l'horizon, le ciel et la mer. Les éléments t'éveillent au jour. Ce ciel si pur, si bleu et qui pourtant te tourmente. Ce ciel où tu tombes, effrayée de vertige. Immense, si immense et ton corps tremble. Tu tentes encore de t'accrocher à la terre, mais tu tombes, t'attire à lui ce vide. Les maisons, les arbres, rien, rien ne te retient ; tu es poussée dans ce vide.

Il te parle, il te trouve pâle : alors dans ses yeux tu plonges, tu reviens. Ton corps n'a pas fini de trembler. Ses mains, ses paroles : ton souffle peut reprendre.

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Une fois la chute, que me reste mes attributs. Mes attributs sont abstraits : plume, livre et clavier. Ce qui donne couleur et odeur à ces objets, c'est l'éveil de ma conscience. L'ère fut longue à venir, pour panser mon âme, pour ouvrir mon corps à l'œuvre. Maintenant qu'elle me touche enfin, moi prête à saisir la morale du geste, je me mets à ma table. Croire à la vie, à sa source je bois, plus consciente que quand j'allais le cœur battant.

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Francine Laugier

Mars 2010

 





 

© Mars 2010, Francine Laugier
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