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Francine Laugier





La tombée du jour







Elle a ses moments de solitude. Comme tout le monde, elle a ses moments de solitude. Et dans ces moments elle fait quelque chose. Parfois elle se contente d'allumer la radio, et d'écouter. Sinon, elle écrit son journal. Ce n'est pas évident de tenir un journal, souvent on n'a rien à dire, rien d'important. Ces jours-là elle ouvre son agenda et note quelques mots. Sur son agenda elle note ce qui a marqué sa journée. Parfois aussi, quand elle a une plage de temps, seule, devant elle, elle dessine à l'encre de Chine. Mais c'est quelque chose de rare. Elle me parle de ses lectures. Il lui arrive de me prêter des livres.

Je vous raconte tout cela d'elle, car elle me l'a dit. Aussi, parce que j'aime imaginer les autres dans leur solitude.

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne connaît des sociétés que leur fin. Avant la chute, j'ai eu peur de cette chute. En une minute tu peux faire cette chute, me disais-je alors. La peur de cette seconde, je l'avais déjà au ventre. Je la portais, et elle se projetait, cette étoile noire, sur mon chemin, devant moi, était moi, et je me tendais pour ne pas la rattraper. Point noir, aveuglant comme une promesse. Je t'assure que je n'y pouvais rien.

Elle vint une nuit, la chute. Le soir on avait bu du vin avec un ami. J'étais aux aguets, nerveuse. L'ami est parti, puis il y eut ce rire libérateur. Je me moquais de moi, de ma timidité. J'ai pensé que j'avais eu tort, toujours j'avais eu tort de ne pas oser me lancer dans la vie. Alors je suis sortie dans la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

J'attends, depuis longtemps j'attends : des années passent. Une joie pointe, là, quand le soir tombe et que la pénombre envahit la cuisine aux tomettes rouges, avec l'odeur du pistou et de l'ail broyés dans l'huile d'olive. Je ne me sens plus loin, je m'installe dans le temps. S'installer, ne plus se sentir prisonnière. Ça s'installe le soir qui tombe, et tout s'enrichit, ça s'étend : la couleur du plat jaune, le reflet des couverts, les odeurs de la cuisine, le silence. La chatte tigrée est restée sur le perron, étalée.

Le matin j'attends le facteur. L'après-midi, dans la pénombre, j'attends que la grosse chaleur passe, mais le soir je retombe en moi. Les couleurs se saturent, l'éternité tombe dans l'instant, la fraîcheur tombe, tout tombe, le soleil tombe dans la mer. Les soirs d'été quand le soir tombe, tout tombe en moi. Mes sens aiguisés et apaisés à la fois, l'éternité s'installe sur la couleur du plat en terre jaune, sur les reflets des couverts, et la mélancolie ne la perce pas. La réalité tombe, point de mélancolie, la réalité tombe dans la fraîcheur.

Comme j'aime ces instants suspendus, ni le jour, ni la nuit, et pourtant comme tout s'installe : les couleurs sur les objets, les odeurs qui remontent de la terre, moi et mes gestes pour faire la cuisine, comme je m'installe, et mon âme que mon corps ne rend plus prisonnière. Ça s'installe et pourtant c'est si fugace l'éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

On chute dans les objets. L'âme tombe dans les objets, et l'on se sent devenir objet à son tour. Impossible de s'accrocher alors à un objet sans devenir à son tour objet. On se chosifie, les autres sont chosifiés, les objets prennent l'âme.

On a peur de la souffrance de pierres qui suintent l'eau, on a peur de la souffrance d'un bout de bois, lui qui met souvent plus de temps à disparaître qu'un homme.

Aujourd'hui que l'âme est moins follement vagabonde, s'accrocher à l'outil, s'accrocher à l'objet ; trouver une pierre jaune.

 

 

 

 

 

 

 

 

S'évanouir. Que peut-il arriver si je m'évanouis ? Rien, si je sens venir l'évanouissement. Alors je demande de l'aide. S'évanouir de préférence près d'une pharmacie.

Mais si je ne vois rien venir ? Je peux me fracasser la tête en tombant. C'est toujours dans la rue que j'ai peur de m'évanouir.

Je m'évanouis. J'ai eu le temps de le dire autour de moi. Je suis au bar, on m'allonge sur une table. Je m'évanouis. Je reviens à moi. Il fallait bien que ça m'arrive, depuis que ça traînait dans ma tête, cette idée de m'évanouir.

Après tout, qu'on me ramène à moi. Qu'on se penche sur moi, et je saurai que ce n'est rien. Rien.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ah le plaisir de prendre les armes !

Quand as-tu pris les armes ? En quelle occasion ? Depuis quand n'as-tu pas pris les armes ?

« Est-ce que je tombe les armes avec toi, dis, est-ce que je baisse les armes ?

— Ni tu les montres, ni tu les quittes, tu es comme une sentinelle qui s'endort sur son fusil. »

 

 

 

 

 

 

 

 

« Seule la solitude enseigne », écrivait le poète. Et des jeunes filles, fines comme des biches, passent.

 

Presser ses yeux : voir l'oeil de Shiva avec sa couleur vert-citron. D'un coup elle devient d'un bleu-émeraude et l'iris lisse comme l'agate. Je tombe dans cet oeil. Peu à peu les couleurs s'affadissent. Je presse encore, l'oeil se reforme en demi-lune, puis les contours deviennent de plus en plus flous, jusqu'à ce que tout redevienne noir.

 

Je vais dans la chambre jaune, et je fixe la fenêtre. Puis je ferme les yeux, je vois dans mon oeil la fenêtre se dessiner, comme quelques secondes avant, quand je la regardais dans l'éclat du soleil de midi.

 

Mon corps, comme celui d'Osiris, mais sans l'aide de mains extérieures, risque de se morceler. Fermer les yeux, ne plus voir ; c'est trop vaste pour que mon corps reste entier.

 

Chaque fois je m'absente, avec les autres, chaque fois je reste un peu sans parole.

Souvent l'on doute de choses évidentes, on ne sait plus faire des gestes que l'on fait presque chaque jour. Elle me demande si elle a mis assez d'eau pour le thé. Je réponds oui alors qu'il est évident que pour nous quatre il en faudrait plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il ne veut pas me connaître plus. Ce qu'il veut, c'est faire l'amour avec moi. Que je dise oui, que je dise non, après, il ne veut pas rester avec moi. Il insiste quand je dis non. Mais que je dise oui, que je dise non, après, on se sépare comme si l'on ne se connaissait plus.

M'aime-t-il, ne m'aime-t-il pas ?

Il t'aime, s'il veut toujours faire l'amour avec toi, me dit, sûre d'elle, ma confidente.

Je décide, puisqu'il me plaît, de continuer à faire l'amour avec lui. Pourtant, quand je le vois avec sa bande, en compagnie d'autres filles et garçons, c'est dur alors ma solitude.

Mais puisque je l'aime, puisqu'il me plaît, je décide de le revoir. Je décide encore de continuer à faire l'amour.

D'ailleurs, ce qui l'intéresse avec moi, c'est de faire l'amour. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas de me connaître plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

Adolescente têtue, tu avances frontalement. Qu'importe alors le vent qui gifle ton visage. Tu te caches dans la ville, et les chiens-loups te font peur. Qu'est-ce qui t'émerveille tant que tu ne t'aperçoives pas quand on t'appelle, et que tu poursuives ta route à la recherche de la vague qui mousse du blanc. T'exaspère de rêver en noir et blanc, t'exaspèrent les mots qui courent dans ta tête. Dans la pénombre, dans le silence, une araignée tisse sa toile, et tu te demandes si son coeur bat plus vite. Que se racontent les mouettes dans le ciel clair ? Tu aimerais verser une larme d'eau amère devant cette fleur qui se fane. Et dire que ces paroles chantonnées sortent tout droit de ton enfance, et dire que, tout au fond de l'armoire, tu as trouvé des crayons de maquillage ; parfumées, les boîtes roses de poudre pour le visage.

Qu'est-ce donc que ce songe où, si heureuse, des chants de femmes sortaient des fenêtres ouvertes. Des chants de femmes se répondaient dans ce mois de mai. « En mai fais ce qu'il te plaît, » préconisait ton songe. Et c'est ainsi que tu t'éveilles en plein après-midi.

L'eau se mit à couler dans le caniveau, et son murmure te berça encore un moment. Qu'est-ce qui fait que de ces mondes si sombres, on tombe dans des rêves si émouvants de clarté printanière ? Est-ce toi encore qui tombes et te relèves pour te retrouver dans un endroit si familier à ton bonheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Après sa mort est tombé un poids sur ta poitrine. Est tombé un poids si lourd à soulever qu'il était difficile d'affronter les journées qui passaient.

Ton blue's quand tu aidais Gilles à corriger ses poèmes. Tu t'appliquais, cela te donnait du courage.

Après sa mort, un poids si lourd sur ta poitrine, et les journées si absurdement monotones qu'elles faisaient mal. Après sa mort, ce poids sur ta poitrine, si lourd à supporter.

Sur la colline, tu disais ta peine à l'ami qui t'écoutait. Un fort mistral soufflait, tu croyais devenir à nouveau folle de désespoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle fait tomber l'enfant qui est en elle. Sa mère lui conseille de se tenir droite, sa soeur lui montre les gestes pour faire marcher l'enfant : Rien à faire, elle tombe sur l'enfant qui est en elle, et l'enfant tombe à nouveau.

Elle comprend, que si elle ne faisait pas tomber l'enfant qui est en elle, si cet enfant marchait, tout irait mieux pour elle. Mais elle est mal, elle est désespérée, et elle fait tomber l'enfant qui est en elle. Elle lui tombe dessus, et l'enfant qui est en elle tombe à son tour.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le silence, si peu de monde ce mois d'août, et ces mots qui traînaient dans ma tête. La vie est si difficile parfois qu'on aimerait se taire. On murmure « il fait chaud » comme si ces paroles contenaient toutes nos douleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il fait chaud, on lave la vaisselle à l'eau froide. Il fait chaud, et dans les rues on cherche l'ombre. On boit de l'antésite à la menthe ou à l'anis. Il fait chaud, on laisse le volet croisé. On se dit qu'il fait chaud, on attend la pluie. Il fait chaud, le linge étendu sur la barrière sèche vite. Il fait chaud, c'est le plein été.

 

 

 

Le 17 août 03

 

 

 

 

 



© 2004, Francine Laugier
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