Francine Laugier - Une forte odeur d’algues

Une forte odeur d’algues

Le cri de la nuit m'a traversée sans grande surprise, pour me rappeler que d'autres entendent à nouveau cet appel. Il faut de solides bras pour calmer cette espèce d'élan vers le haut, où le cri envoie l'âme. Cette expérience que je sais être derrière moi, étonnée d'en ressentir un extrait de substance, comme pour me dire que la vie continue, surprend en plein rêve l'humanité. Ce soir je pense à ma vie écoulée, au temps qu'il me reste pour aimer encore dans une sage tranquillité. Parmi les miens : s'entraider dans la lente lecture des jours.


Se donner des contraintes, oublier un moment le monde pour éprouver un calme intérieur, rayonnant de loin.

Que les impudents aillent se rhabiller, il y a toujours révolution, ce n'est pas la peine d'attendre le grand soir.

Personnellement même si je ne tends pas l'autre joue, je ne me retourne pas pour la vengeance. D'un pas alerte je trace mon bonhomme de chemin, sans me soucier du « qu'en dira-t-on ». L'envol d'un oiseau je le prends, le vent dans le feuillage, un chat qui se prélasse sur le mur, les mains qui se tendent vers moi, la beauté des objets que le temps a poli, travaillé.


J'ai encore beaucoup à rattraper pour être ce que je dois être. Résister au temps qui passe, reconnaître les miens. La guerre lancée, j'entends les missiles au loin de la France. Je dévie ma compréhension, je la guide vers plus de jour, même le cahier au feu résiste. Aussi, pour ne plus être peureuse, pour les grands sauts de vie, et celui de la mort.


Ils oublient, tellement de rage chez eux qu'ils oublient le pourquoi de leur guerre. Ils sont tournés tout entier dans la hiérarchie et les murs des nations. Ils en oublient leurs enfants, leur femme ou compagne. Ils ont oublié la beauté du monde.

Je parle dans l'air, je prie dans l'air, je marche sur un si petit bout de terre.

Ils ne se sont pas retournés, on avait déjà mis la bile sur leur langue, quand la haine leur est apparue si humaine.


J'habille mon porte-manteau, depuis quelque temps je me remets à habiter la maison. Je l'habite comme si j'étais dans une autre maison, cela enlève ma tristesse de n'avoir pu la tapisser à nouveau. Pour la voir d'une autre façon je n'arrête pas de changer les objets de place. J'y campe donc, d'une façon toute nouvelle, ayant de grands soupirs, en y lisant ta poésie, en ayant des moments de grands-pleins. Mais peut-on ne vivre qu'au dedans d'une maison ? Les ballades dans les ruelles pour l'instant me suffisent, mais jusqu'à quand ?


Ah, que le temps de la cueillette des poèmes m'amenait réconfort ! Ce temps où je me retrouvais les nuits d'insomnie, ou les matins, harassée, frissonnante d'espérance. Je découvre lettres mortes, le temps qu'un train siffle dans la nuit.

Tu voudrais descendre dans le gouffre de la réalité, enfouir en toi le rêve qui éveille, son insuffisante force ; que tout devienne ordonné, harmonieux. Tu te retrouves avec pondération.


Cela reste une belle scène, Corto Maltese vapant. L'émotion pure, la grandeur dans des gestes simples. Pensée vagabonde, l''image de l'oncle me dit qu'il est encore temps de poursuivre ma route dans ses changements. Avec l'aimé, je n'ai pas rêvé, il était là le baiser d'eau. Je me retrouve attendant la pleine lune, je prépare peigne et ciseaux, c'est la pleine lune, je me coupe les cheveux.


Je ne trouve plus l'infini, j'ai trouvé mon visage lui ressemblant. D'émotion je me suis mise à pleurer, jusqu'à ce que je comprenne que c'était à mon tour de rassurer. De ses bras de géante la ville m'enserre, entoure ma taille, me fait respirer la forte odeur d'algues au Vieux-port. La ville berce ses marins, mais une larme veut marquer son visage, que le mistral dessèche. La ville n'abandonne pas ses enfants.


Je n'ai pas rêvé, chez moi les baisers étaient légers comme des ailes. Je n'ai pas rêvé, l'infini n'était plus dans les glaces ; comme je lui ressemblais à l'homme courageux qui me tendait les bras. Mais il fallait d'abord enlever la perfidie qui m'assaillait. Je n'ai pas rêvé, nous étions peu nombreux, même à gauche, à respecter les générations. J'ai ma plume qui parle d'espoir et de chagrin, comme un horizon fermé. Penser aux plus fragiles, pour que les saisons leurs soient plus douces.





Juillet 2014, Francine Laugier



© Francine Laugier, juillet 2014.
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