Site de Francine Laugier

La légende des souffles



Ces allées sur la plage, cette longue marche pour y arriver. Le cœur des pierres battait sous mes pieds. Je ne savais plus dire ni oui, ni non. Sur la table, chaque jour, l'épreuve qui traçait dans le bouillonnement de l'âme. Quand j'étais tourmentée et sage, et que mon corps jamais éreinté, suivait, dans les jours lumineux et secs, tes pas qui me guidaient. Ma vie, peuplée de dangers, où il fallait que je sorte triomphante, je taisais mes peurs et combattais. Je taisais tout, à chaque tournant un fantôme, qui pour moi seule jaillissait de la pénombre, où il me fallait agile tenir l'espace, où il me fallait agile suspendre le temps. La nuit, quand brutal le sommeil s'abattait sur moi, ne me laissant ni rêve, ni durée, l'espoir n'y trouvait pas d'étendue pour la consolation. C'est ainsi que passèrent des étés, où bronzée et svelte j'apparaissais.



La Déesse grecque près de moi. Elle est là, tout près. Dans la colline est son sanctuaire. Déesse de l'éternelle adolescence, tu m'as dédié cette exigence dans l'amitié, la troublante chaleur des mammifères, et aujourd'hui la couleur argent de ma chevelure. La lune, encore, quand les chasseurs, dans leurs vestes kakis aux larges poches, sortent dans la fraîcheur du petit matin. Dans le dortoir, la cloche réveille les belles endormies. Au milieu de la cour le chien s'étire. La brune au corps svelte, dont les hanches sont juste marquées, se hisse dans une partie du lavabo pour prendre son bain, peut-être pour faire comme à la maison, où elle se lave dans une grosse bassine.



J'aimerais défroisser mon âme, la déplier d'une main ferme et tendre. Mais hélas, cela ne suffirait pas pour que mes impressions la lissent, jusqu'à raviver les subtils mélanges de sa palette. Je mène une rude bataille avec le temps rageur. De mes profondes pensées, je cherche à tirer mes images précises des instants et du lointain.



Il n'y a pas de fête chez moi, la peine est là. Elle transpire de tous mes pores, et nos haleines mêlées, la nuit où chaque seconde égraine ce ciel vide de tonnerre. Car ma colère est rentrée, j'ai fléchi. Ma parole aux Dieux n'avait pas encore pris forme. Les Dieux ne se contentaient plus de me guider, ils me jouaient bien des tours pour que je les vois. Il était temps que je trempe ma conscience dans ce qu'il m'arrivait de bon ou de mauvais. Les Dieux entrèrent dans ma vie à l'âge adulte. Et je me rendis compte que ce qui m'arrivait de plus terrible venait de moi.



Le calendrier lunaire inscrit à nouveau le mot liberté dans les capitales arabes. Devant ce dépôt, les humains ni ne tremblent, ni ne se laissent dérouter sur une voie où ils ne seraient plus en marche. La dignité belle comme une chaussure qu'on lance — chaussure au poing, geste sûr, contre l'indécence. La révolution arabe n'est pas qu'une fleur, c'est mille cœurs qui palpitent, qui s'organisent, qui se filent des coups de mains, qui pensent, qui innovent. Si le présent contient le passé et le futur, tombés dans l'instant les Arabes inventent le futur.



Je me trouve comme après la souffrance. Les galets roulent et le bruit est le même. Je l'attends. Déchirure dans mes oreilles, à chaque fois le bruit inlassable revient. Ma peine qui ronge mon buste, le beau jour où je me trouve fatiguée, la peine qui ronge jusqu'à mon cou. Loin de la nature, loin des hommes, bave dégoulinante de lassitude. Le son des cloches ne m'a pas dit le bonjour du matin, je n'ai pas entendu le premier cri des mouettes. Statue, mutisme du monde, douleur sourde. On dit que dans chaque pierre il y a un cœur qui bat, vais-je traverser la place ? Lointaine, je reste là, figée, suintant de tristesse. La mort trop incertaine, prise comme proie, l'atroce morsure ne lâche pas.



Souffrir comme une bête : n'être plus qu'à l'écoute de ses entrailles. Elles s'accordent au plus urgent : vivre. Elles retiennent au monde, elles sont le monde du soi, elles disent « Tiens bon ». N'avoir plus que la voix de ses entrailles comme réponse. Et elles me parlent mes entrailles, elles me tiennent en vie. Oui, souffrir comme une bête, quand le monde s'est enfui.



Ce matin, l'araignée dans la cuisine, je l'ai trouvé laide, alors je l'ai tué, que pour cela.



Que tout s'encastre, jusqu'à quel dévoilement ? Pour dire comme Jésus « Pourquoi m'as-tu abandonné ». Le hasard reconnaissait les signes sur mon chemin. Est-ce mon exaltation qui m'a fait trop boire d'alcool, où est-ce ce plaisir dans le demi-sommeil, qui se changea en cauchemar ? Quel plaisir ! Quel déplaisir ! Ce que je sais c'est que le vin ne m'a pas enivrée. Malade, me voici encore à la diète.



C'était un plaisir asexué. C'était un plaisir immense. C'était des frôlements asexués. C'était d'un plaisir ces frissons. Puis j'ai voulu être une femme, j'ai voulu être pénétrée. Le charme se rompit. Je suis redescendue à la bête, cherchant son plaisir seule, et bien sûr ne le trouvant pas.



Ce réveil qui égraine... dont les aiguilles piquent mon cœur, ce temps qui passe où je suis de nulle part, où le futur laisse le plaisir derrière, si loin que sa ligne me donne le vertige. Je tombe de rester là, assise à ne rien faire. Dans le doute prends ta plume, tu es déjà morte tellement de fois. Ta plume comme un tam-tam, en écho avec la brisure. Fluidité du souffle, et tu te souviens de la terrible chaleur, de l'intense froid. De là, la lune ne te donna plus ses rendez-vous, tu ne lui donna plus ton sang. La peur que j'éloigne, vivre et mourir mieux.



Le premier cri des mouettes, ivresse folle, premier café. Plainte qui se traîne, nuit de printemps, la chatte en chaleur. Les lumières s'éteignent, premiers rayons de soleil, sur les persiennes.

Au courrier, haïku de Monique, sœurellement je reprends la plume. Dans la pénombre des volets, je n'ai pas envie que l'ombre du monde me touche. Jean-Pierre dose et mélange les saveurs de son tabac, l'odeur imprègne la maison.

J'ai changé l'eau des pousses de bambou, je ferme le gaz, ma journée se termine.



Francine Laugier, printemps 2011





 

© printemps 2011, Francine Laugier
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