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Francine Laugier

 

 

 

Quelquefois nous paraissons heureux

 

 

 

 

 

 

II

TANDIS QUE PASSENT LES NUAGES

 

 

 

 

 

Le temps mais aussi l'espace

Blanc j'avance

Dans le grand manteau

 

L'écharpe autour du cou

Presse le pas

L'homme au sourire de loup

 

Je rentre les géraniums

Il neige

Ça sent le café

 

Sous le linge étendu

Le radiateur

Buée sur les vitres

 

Le lourd buffet

Aucune fleur

Dans la faïence bleue

 

Sur les chaussures

Le parapluie ruisselle

Dans un coin

 

*

 

Pluie

 

Aujourd'hui, la pluie vue de ma fenêtre ; des seaux d'eau jetés. Comme si ce n'était pas son désir de tomber, mais bien plutôt qu'elle soit poussée, déversée.

Le désir de la pluie. La boucle du désir ; celui de s'élever, de prendre corps, d'être nuage et de tomber.

C'est surprenant de voir, dans son rythme de pluie, tout à coup ces masses d'eau qui semblent déversées.

Le désir du vent qui rencontre la pluie. Et ce heurt contre la toiture. Et les rigoles dans la rue ; tous ces petits ruisseaux. On se dit : « quelle journée! »

 

Et une fois rentré : le travail d'étendre le linge. Il faut parler du séchage du linge. Ce n'est pas tant le contentement d'étendre, que celui du geste d'étendre, de pendre le linge.

Et quand les choses ont été abîmées par la pluie ! le sac, les bottes qui ne résistent plus à l'eau, et le cahier...

Même le linge est quelquefois abîmé. Même après avoir séché. C'est là que l'on s'en aperçoit ; que l'on constate vraiment les dégâts de la pluie.

 

Ah ! tout cela n'est rien. il y a la maladie. D'être trempé, on peut s'enrhumer.

Il y a les boissons que l'on prend quand on est enrhumé. Les tisanes, toutes ces petites feuilles que l'on mouille. Moi je suis prévoyante, même à ne faire que regarder la pluie par la fenêtre, je bois du chaud. Dès qu'il pleut, j'adapte mes boissons à la pluie.

 

La pluie amène toujours sa peur avec elle. Il y a ceux qui craignent l'éclair ; ceux pour qui le tonnerre est chose plus terrifiante.

Ne vous ont-ils jamais parlé de la pluie ceux qui, les soirs d'orage, sont prêts à partager n'importe quel lit ?

 

Et le lit de la rivière qui monte, et tout le village qui se met à la craindre, cette rivière. Va-t-elle oser venir se répandre jusqu'ici ?

C'est la nuit qu'elle travaille le plus.

Mais nous sommes si soupçonneux qu'à son bruit sourd nous savons où elle en est dans son envie de venir jusqu'en nos maisons.

 

 

*

 

Marche dans la rue

Marche vite

Marche en dodelinant

 

Dans la rue

Porte un cabas

Avance vivement

 

Marche en dodelinant

Goûte les parfums

Les parfums du marché

 

Avance vivement

Le regard

Le regard dans la foule

 

Reste aveugle

La foule

Ne voit que masque neutre

 

 

 

Reste aveugle à travers la vitre

Ne voit qu'à travers la vitre

Masque neutre

 

La foule

Remplit la ville

Fait bruit sourd

 

Fait rumeur

Fait bruit sourd

Bruit sourd d'un gong

 

Souple et dense

Comme une fontaine

Qui désaltère et réveille

 

 

*

 

 

Depuis ce matin

 

 

J'ai senti dans votre dernière lettre un malaise, vous me semblez plein de doute, et je pense à ce vide devant les autres dont je vous parlais.

Moi depuis ce matin, j'ai mal à ce plat, juste au-dessus de la poitrine — une amie de travail sentait ce genre de douleurs dans ces angoisses, mais elle se situaient à la gorge ; elle était persuadée que cela finirait par lui amener un cancer — moi, comme vous avez pu le voir, je ne pense jamais à ma santé, sinon comme otage, c'est un luxe pour rester oisive, ou me sentir entourée de fièvre et m'amuser à voir jusqu'où je peux aller.

Moi depuis ce matin j'ai mal à ce plat juste au-dessus de la poitrine, et je pense à ce vide devant les autres — depuis ce matin, je m'arrête dans les bars pour boire des cafés, mais jusqu'à maintenant je n'ai pas trouvé la tranquillité — je suis restée trois jours au lit à rêvasser — sinon comme otage, c'est un luxe pour rester oisive.

Je suis restée trois jours au lit à rêvasser, cela m'a simplement amenée à repenser à une connaissance, un homme si bête — moi, depuis ce matin — pour voir jusqu'où je peux aller — pourtant c'est bien ce genre de personnes dont aujourd'hui je sens le manque, le contraire de vous, un homme à qui il ne faut pas grand chose pour se satisfaire — je n'ai pas trouvé la tranquillité — moi, comme vous avez pu le voir, je ne pense jamais à ma santé — un homme si bête — et dans mes rêves je lui offre des amours jeunes, et des gestes, des gestes beaucoup trop amples pour ne pas être grotesques.

Je suis restée trois jours au lit à rêvasser, vous voyez, je suis incorrigible, je ne fais rien.

 

 

 

Dans un bar, assise en face d'un miroir, je suis toute défaite, dans un bar, quelle chaleur, surtout après cette longue marche de chez moi aux Réformés, j'espère que vous m'imaginez dans vos fraîches ruelles, j'en ai bien besoin.

Vous savez, cet homme dont je vous parlais, je suis bel et bien hantée, dans les rues je me surprends à regarder les corps d'hommes pouvant lui ressembler — rien, rien de semblable pourtant — depuis ce matin, dans un bar, assise en face d'une glace — rien de semblable pourtant — une chose est surprenante, c'est que, quand il était devant moi il y a onze ans, jamais je n'aurais cru le voir si bien, et que vous dire sinon que quand je désespère je murmure son nom — son nom, voilà qu'il me ramène à ma plus tendre enfance — je suis bel et bien hantée — souvenez-vous, je vous ai parlé un jour du tout petit village où nous habitions, ma famille et moi, avant que mon père ne tombe malade — rien, rien de semblable — jamais je n'aurais cru le voir si bien — souvenez-vous, dans ce hameau, ce petit garçon en vacances, et son départ, senti par moi si brusque, et que vous dire, sinon que, quand je désespère, je murmure son nom, et la dérive dans les petites ruelles — et son nom, est-ce depuis ce jour ces bercements ? — et le nom : Alain, Alain...

J'espère que vous m'imaginez dans vos ruelles fraîches — et la dérive..., sentie par moi si brusque — s'éveiller de cette douleur après tant d'années, pour retrouver quoi ? l'absent, toujours l'absent — rien, rien de semblable.

Dites-moi, que dois-je faire ? Moi je pense toujours au plus simple : le lit et rêver.

 

 

 

Il se passe en moi de drôles de métamorphoses, je ne sais pas encore si je les aime, mais j'aime devenir — j'aime devenir, nous sommes nous-mêmes quand nous devenons autre, n'est-ce pas ?

J'étais indifférente, jusqu'à ces derniers temps, aux autres en général — dans ma vie il y eut peu de monde — j'étais restée trois jours au lit à rêvasser — moi, depuis ce matin, dans la rue je me surprends — il s'éveille en moi, le regard plein d'envie, l'homme qui ressemble à Alain, l'homme morcelé, celui qui a son buste, celui qui a sa démarche — depuis ce matin je m'arrête dans tous les bars pour boire des cafés, mais je n'ai pas trouvé la tranquillité — vous voyez, cela arrive même à des femmes comme moi — avant aussi je portais ce regard provocateur, qui déshabille comme on dit, mais j'étais froide, je pesais, je comparais au mieux, rien de cette envie folle de se perdre, de voir jusqu'à l'aveuglement.

Dans ma vie il y eut peu de monde.

Le plus surprenant est que, jusqu'à maintenant, j'affirmais, sûre de moi, une esthétique si éloignée de ce que je goûte en ce moment, rien de cette envie folle — jusqu'à maintenant j'affirmais sûre de moi, mais j'étais froide, rien de cette envie folle de se perdre, de voir jusqu'à l'aveuglement — rien, rien de semblable pourtant — vous voyez, cela arrive même à des femmes comme moi.

sans me relire, je sens ma lettre toute décousue, mais je sais que vous saurez me lire.

En attendant...

 

 

*

 

 

La porte que tu ouvres

Sur un carrelage de fleurs

Tapissé

 

Tu avances frêle

De ton avidité

D'amante

 

Tu voudrais tirer enseignement

à cette source

Où tu bois

 

Tu loues ses pas sa voix

Son regard

Sur son épaule tu reposes

 

De ta parole

à lui donnée

Ton aimé se fait écho

 

Tu vois

Trésors brillance

Enfouis

 

Tu veux

Tu veux tout

Ce qu'il a

 

Il te laisse

Seule

Dans le silence

 

Cet aimé là

à toi

Ne se donne pas

 

D'ornements

Ta fièvre perle

Son front

 

Maintenant docile

Chaton

Tu rentres tes griffes

 

Cascade

Pierreries

à pleine brassée

 

De violettes parfumées

De lilas

Ta lettre d'amour

 

Une brise

Tes baisers

Un chant clair

 

Fenêtres ouvertes

Fredonne

Ton coeur

 

Par des allées boisées

chemine

Ton désir

 

Jaune vert rouge

Ton jardin

Se feuillette

 

 

*

 

Un soir d'été, dans une maison fantomatique, pour mon plaisir il prenait le visage de l'aimé, puis celui de l'amant, ou du frère, et pour mes pleurs celui du père. Je ne compris pas sa quête à lui. Nous n'en parlions jamais, de l'absent.

Entre nous l'absent prenait le visage qui change du passant. Jamais plus il n'essaya de me dire.

Le jour de notre mariage, je m'habillai en costume si blanc ! L'autre ; l'Autre absent.

Et puis il ne me supporta plus. Nous parlions de notre amour au passé. Jamais il ne fut question d'amitié. Il décida qu'il n'y aurait plus de place pour lui.

Il décida, il décida...

Je crois qu'il ne trouva que le visage changeant de celui qui passe.

 

*

 

Dans l'angoisse, je ne me débattais pas ; je la laissais venir. Pourtant aucune attente. Je ne guettais rien, ni mes gestes, ni mes sentiments. Rien — je sentais.

J'éprouvais.

D'abord, avant, je phantasmais sur un homme qui était mon mari. Cet homme de qui je dis : « c'est moi ».

Ensuite, rien.

Non, plutôt la retombée dans l'espace. La chambre. Le moment. Et je crois bien que j'avais les pieds nus de cet homme.

 

Il m'a fallu un moment pour que je réalise. Que je regarde mes pieds et que je dise « j'ai de beaux pieds. Les pieds des femmes sont plus beaux que ceux des hommes ».

Et c'est là que je me suis rendue compte.

J'étais redescendue en moi. Dans mon corps. Et c'est là que j'aimais, que je désirais. « Je veux vivre, je veux, je veux. »

J'étais étonnée.

Étonnée.

 

*

 

Sur la plage, la petite fille jouait au docteur avec un robot.

 

*

 

De voir des gravats me touche au coeur. Un tas de gravillons au loin, et c'est le vertige, comme une nostalgie qui me tire avec force.

 

Un après-midi où je n'étais pas allée à l'école, nous étions montées, ma soeur et moi, sur le chemin au dessus du mur qui retenait les pierres derrière la maison. Et là je me suis retrouvée seule.

Je prenais une pierre pour la chaise, une plus fine et plus plate pour la table. J'étais tellement en elles que je n'arrivais plus à m'imaginer que cette pierre était la chaise, cette autre la table. Je ne sais combien de temps je pouvais passer à cela : à être la pierre-chaise, la pierre-table ; à être le vide total.

 

Ne m'amenez pas au bord d'une rivière où se trouvent des galets, ni dans des éboulis au pieds d'une montagne, ni même sur une plage de graviers. Vous ne me retrouverez plus. Moi-même je ne m'y retrouve plus.

 

*

 

Je dis : « Quand je suis sortie à toute vitesse du cinéma, après la première porte j'ai ouvert des dizaines et des dizaines de portes vitrées. Je sais bien que c'est impossible. Pourtant j'ai vraiment traversé toutes ces portes. »

On me répond alors : « C'est tout à fait banal comme impression. »

 

Peut-être, me dis-je, mais ce qui est sûr, c'est que mon corps était à ce moment là vraiment engagé. C'était une expérience tout à fait physique.

Bien sûr, je sais que je pourrais raconter des choses plus extraordinaires, moins badines.

J'ai aussi appris qu'on ne se refait pas.

 

*

 

« Nous sommes une foule innombrable et nous marchons. Hommes, femmes, enfants, nous marchons. »

« C'est ce long défilé de gens en guenilles qui est la guerre. Il n'y a pas d'armes, pas de coups de feu, pas de soldats ni de bombes. Non, c'est une dérive. Des masses de population se croisent, d'autres rejoignent une foule et la gonflent. »

« C'est un peu comme ces reportages sur les guerres lointaines ; vous savez, le Cambodge, le Vietnam. C'est ça, comme au Cambodge. »

 

La question aussi revient, comme le rêve, par intermittences : « Déjà petite, je me demandais comment il pouvait encore rester des hommes après la guerre. »

Un jour vous m'avez répondu : « Pour que la guerre puisse continuer, il faut bien qu'il reste des hommes. »

 

Depuis ce jour, le rêve a disparu. Avant que la question ne s'installe dans ma tête, j'entendais : « pour que la guerre puisse continuer, il faut bien qu'il reste des hommes ». Jusqu'au moment où cette réponse fut tellement satisfaisante, qu'elle aussi disparut.

 

*

 

 

 

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Extraits parus dans Doc(k)s et Lieux d'être

© 1987, Francine Laugier
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